Quand une note arrive au camp, venant de la Direction centrale des camps de concentration à Berlin, ce n'est jamais bon signe. Elle aboutit sur le bureau de la Politische Abteilung, l'antenne de la Gestapo de Buchenwald. Il s'agit d'une demande de renseignements sur un certain Jorge Semprún. L'intéressé n'est pas trop inquiet, ce n'est qu'un obscur exécutant, un anonyme dans le camp.
Mais on s'organise, prenant les précautions nécessaires en pareil cas. Les camarades de l'organisation communiste clandestine qui ont intercepté la note de Berlin décident de mettre en place la solution utilisée dans une telle situation : envoyer Semprún à l'infirmerie et lui donner l'identité d'un certain « François L » qui est agonisant. Ainsi se met en place le mécanisme de changement d'identité dans un face-à-face avec la mort.
C'est comme si Semprún tardait à aborder la question essentielle, celle de l'identité, la sienne qui dit être écartée en raison du danger, celle de cet être mourant qui va perdre et sa vie et son identité. Son écriture indirecte, où la mémoire hésite à défiler les événements, où la chronologie n'a pas sa place, nous conduit dans la longue nuit au Lager, revenant sur des moments, sur des lieux, sur ces fameuses latrines de Buchenwald, « lieu d'asile et de liberté » unique, hors du regard des nazis qui n'y pénètrent jamais.
Il revoit les visites du dimanche à son ami et professeur Maurice Halbwachs, autour du châlit du bloc 56, évoquant le passé. Son refuge, c'est aussi la présence constante de la poésie, la récitation silencieuse de poèmes qui l'obligent à d'énormes efforts de mémoire mais lui permet d'oublier la promiscuité du camp. C'est là qu'il apprendra que les camps ne sont pas l'apanage de l'Allemagne nazie et qu'il en existe aussi en URSS.
Il glane des renseignements sur « François L », ce « quasi-mort qu'il faut », cet homme dont il « usurpe » l'identité. C'est un étudiant parisien, fils d'un des chefs de la Milice française, « ce mort vivant était un jeune frère, mon double peut-être, mon Doppelgänger : un autre moi-même ou moi-même en tant qu'autre ». Il lui restait à lui Jorge Semprún, au-delà du devoir de mémoire, d'écrire ces pages pour faire revivre cet homme dépossédé de son histoire, de son identité, d'écrire et décrire cette mort pour qu'au moins à travers les liens qu'elle a forgés, elle prenne un sens.
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Quand une note arrive au camp, venant de la Direction centrale des camps de concentration à Berlin, ce n'est jamais bon signe. Elle aboutit sur le bureau de la Politische Abteilung, l'antenne de la Gestapo de Buchenwald. Il s'agit d'une demande de renseignements sur un certain Jorge Semprún. L'intéressé n'est pas trop inquiet, ce n'est qu'un obscur exécutant, un anonyme dans le camp.
Mais on s'organise, prenant les précautions nécessaires en pareil cas. Les camarades de l'organisation communiste clandestine qui ont intercepté la note de Berlin décident de mettre en place la solution utilisée dans une telle situation : envoyer Semprún à l'infirmerie et lui donner l'identité d'un certain « François L » qui est agonisant. Ainsi se met en place le mécanisme de changement d'identité dans un face-à-face avec la mort.
C'est comme si Semprún tardait à aborder la question essentielle, celle de l'identité, la sienne qui dit être écartée en raison du danger, celle de cet être mourant qui va perdre et sa vie et son identité. Son écriture indirecte, où la mémoire hésite à défiler les événements, où la chronologie n'a pas sa place, nous conduit dans la longue nuit au Lager, revenant sur des moments, sur des lieux, sur ces fameuses latrines de Buchenwald, « lieu d'asile et de liberté » unique, hors du regard des nazis qui n'y pénètrent jamais.
Il revoit les visites du dimanche à son ami et professeur Maurice Halbwachs, autour du châlit du bloc 56, évoquant le passé. Son refuge, c'est aussi la présence constante de la poésie, la récitation silencieuse de poèmes qui l'obligent à d'énormes efforts de mémoire mais lui permet d'oublier la promiscuité du camp. C'est là qu'il apprendra que les camps ne sont pas l'apanage de l'Allemagne nazie et qu'il en existe aussi en URSS.
Il glane des renseignements sur « François L », ce « quasi-mort qu'il faut », cet homme dont il « usurpe » l'identité. C'est un étudiant parisien, fils d'un des chefs de la Milice française, « ce mort vivant était un jeune frère, mon double peut-être, mon Doppelgänger : un autre moi-même ou moi-même en tant qu'autre ». Il lui restait à lui Jorge Semprún, au-delà du devoir de mémoire, d'écrire ces pages pour faire revivre cet homme dépossédé de son histoire, de son identité, d'écrire et décrire cette mort pour qu'au moins à travers les liens qu'elle a forgés, elle prenne un sens.